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Mizoguchi
Kenji
par Jean Douchet
La vie de Mizoguchi Kenji (on sait que les Japonais mettent les prénoms
après les noms) fut digne de son oeuvre.
Il naquit le 16 Mai 1898 à Tokyo. Son père petit industriel
maladroit en affaires, fut ruiné après la crise économique
qui secoua le Japon a la fin de la guerre russo-japonaise.
Contraint de déménager, Mizoguchi et sa famille allèrent
habiter dans un taudis situé dans un quartier peuplé de
petits théâtres. Si notre futur cinéaste se révéla
un piètre écolier il manifesta en revanche la plus extrême
attirance pour le monde du spectacle qui l’environnait.
La situation financière de la famille étant loin de s’améliorer
Kenji entre comme apprenti chez un dessinateur sur tissus de coton. “Ce
que je voulais c’était devenir peintre, un vrai peintre,
et j’allais fréquenter Aoibashi (le Pont bleu) à Tameike”.
A 19 ans, iI quitte Tokyo pour le grand port de Kobé. Il a trouvé,
en effet, une place de dessinateur publicitaire dans un journal de la
ville.
En 1917, le Japon qui, sans y participer réellement, est en guerre
aux côtés des alliés, connaît une période
de grande prospérité économique : tout le marché
asiatique plus ou moins délaissé par les Anglo-français,
leur appartient. Mais dans le même temps les classes pauvres connaissent
une extrême misère. Les prix montent mais les salaires restent
bloqués pour cause de guerre.’ De même sont interdits
les grèves, les syndicats, etc.
Or Kobé, parce que le port le plus actif du Japon ouvert sur le
monde extérieur, est la ville qui réagit le plus immédiatement
à la révolution russe. Mizoguchi participe à une
révolte appelée ”l’émeute du riz”.
Il est arrêté par la police, roué de coups, incarcéré.
Né pauvre, ayant toujours vécu comme un pauvre, Mizoguchi
croit moins en la politique qu’en la bonté humaine. Il a
rejoint le mouvement de Kagawa Toychiko un protestant qui est un véritable
saint.
Après la guerre, la crise revient. Les occidentaux reprennent tous
les marchés économiques. On débauche partout. Chômeur,
Mizoguchi rentre à Tokyo.
C’est là qu’il entrevoit par le biais d’un acteur
de cinéma la possibilité de travailler dans le nouvel art.
En 1921 il est engagé officiellement comme assistant metteur en
scène. Commence alors une carrière qui comprendra près
de cent films en trente deux ans.
Tous les témoignages sur Mizoguchi le montrent comme un homme d’une
extrême exigence ne demandant pas seulement le maximum à
ses collaborateurs mais plus que le maximum.
C’est ainsi qu’il laissait entièrement ses scénaristes
comme ses acteurs sans aucune directive. Il fallait que ce soient eux
qui lui apportent les idées, Mizoguchi se contentant de ne garder
que celles qui lui agréaient.
Lorsque son scénariste favori Yoda Yoshikata lui apportait son
script, Mizoguchi se contentait de le Iire. Puis il le lui rendait en
le refusant. Comme l’autre cherchait à savoir ce qui n’allait
pas, le cinéaste répondait : vous êtes le scénariste,
je ne suis que le metteur en scène, c’est à vous de
trouver. Et Yoda recommençait jusqu’à quinze fois
son scénario.
Mizoguchi Kenji est au cinéma ce que J.-S. Bach est à la
musique, Cervantès à la littérature, Shakespeare
au théâtre, Titien à la peinture : le plus grand.
Cela signifie que, plus que tout autre, ce cinéaste a pénétré
le secret de son art et par conséquent le mystère de la
vie. Pour un artiste la compréhension intime de l’art, de
l’homme et de l’univers ne font qu’un. En effet, plus
le style d’un créateur adhère à la nature profonde
de son art plus la pensée qu’il contient est riche et universelle.
Mizoguchi nous renvoie donc à la question : qu’est-ce que
le cinéma ? Question insoluble non seulement en fonction de la
place qui nous est impartie mais en soi (aucun art ne peut se figer dans
le cadre rigide de théories, de lois et de règles). Mais
question pourtant abordable. Certaines caractéristiques spécifiques,
des constantes ou plus précisément des lignes de force essentielles
permettent de discerner quelques uns des principes d’un art. Ainsi
pour le cinéma du rapport apparence-réalité.
La caméra capte, en effet, à travers son objectif la réalité
qu’elle enregistre. Mais c’est pour la renvoyer sur l’écran
- par le phénomène de la projection - sous l’aspect
de la pure et seule apparence. Ainsi la chose vraie, existence réelle
a l’origine, se voit, par le seul processus de la technique cinématographique
réduite à l’état de pure apparence, fiction,
fantasme. Le monde objectif de la réalité et le monde subjectif
du mental se trouvent inextricablement liés dans un conflit qui
devient le sujet véritable des grands cinéastes.
A la différence des autres qui suivent les péripéties
de ce duel en passant constamment de l’apparence à la réalité
et établissent ainsi le mouvement secret et interne de leur film,
Mizoguchi installe ce conflit au cœur même non seulement de
sa mise en scène mais de chacun de ses plans. Chaque image, chez
lui, est immédiatement double. A la fois le constat dans sa vérité
documentaire du monde extérieur, dur, cruel, contraignant et le
reflet du monde intérieur c’est-à-dire du retentissement
affectif, du sentiment douloureux qu’éprouvent les personnages
victimes de cette réalité qui les torture sans relâche.
Dès lors, la durée de ce plan est fonction du mouvement
subtil qui s’établit entre ces deux mondes, l’un -
le monde objectif - cherchant toujours à imposer sa loi rigide
et à détruire toute vie affective et spirituelle; l’autre
- le monde subjectif - désirant au contraire préserver la
qualité interne de la vie intérieure et plus encore transformer
la réalité en un univers idéal, rêvé,
irréel. Mouvement incessant qui se poursuit de plan en plan jusqu’à
la victoire finale - et là encore apparente car tant que la vie
continue le conflit ne peut avoir de cesse - de l’un ou l’autre
camp.
Ceci se traduit esthétiquement par le conflit entre la beauté
sensible, immédiate, évidente - beauté picturale
- de chaque image chez Mizoguchi et la réalité qu’elle
révèle très souvent atroce, impitoyable, infernale.
C’est pourquoi plus l’image sera belle et semblera échapper
par sa magnificence à l’emprise du monde objectif, plus cette
beauté masquera la présence de celle-ci plus contraignante
que jamais.
Ainsi dans l’Intendant Sansho le moment où la mère
suivie de ses deux jeunes enfants et de sa servante s’avance dans
la mer mouvante des joncs près du lac. Nous ne pouvons nous empêcher
d’admirer une vue aussi splendide. Mais la mère qui pressent
combien cette beauté cache de dangers se récrie alors que
ce lieu est horrible ». Ainsi dans l’Impératrice Yang
Kwei Fei, l’Empereur inconsolable de la mort de sa première
femme se perd dans la contemplation d’un jardin merveilleux en écoutant
de la musique.
Ce faisant il ignore la présence de Yang Kwei Fei qui sera pour
lui source de vie et qui seule peut le sauver de la réalité
du monde mort et stérile du souvenir affectif que la splendeur
de ce décor a pour mission d’entretenir douloureusement.
Ainsi encore dans les Contes de la Lune Vague après la Pluie, la
perdition du potier dans le monde de la pure apparence, de la beauté
formelle, monde fantomatique qui n’est qu’une aspiration de
l’âme et de l’esprit mais qui se dissipant plongera
le potier dans une réalité plus terrible qu’avant,
etc, etc. Il n’y a pas un film de Mizoguchi où l’on
ne puisse relever de tels exemples.
C’est que la pure beauté comble l’aspiration suprême
de tous les personnages mizoguchiens et leur apparaît comme l’ultime
refuge, et plus encore comme la seule véritable réalité,
celle du monde du rêve et de l’affectivité, alors que
la réalité objective se révèle n’être
alors qu’une apparence : la vie même devient un songe. D’où
le danger d’une telle attitude qui mène fatalement à
la mort, et qui fait que la beauté plastique chez Mizoguchi est
signe de mort. Aussi comprend-t-on mieux pourquoi toutes les morts chez
ce cinéaste sont si douces, sublimes mais aussi terrifiantes. Ainsi
la mort de l’Impératrice Yang Kwei Fei qui abandonne successivement
tous ses atours, quitte ainsi le monde des apparences - celui de la vie
- pour pénétrer dans le monde de la réalité
durable : celui des sentiments éternels. Ainsi la mort d’Anju
dans l’Intendant Sansho, celle de Madame Yuki, celle du père
dans le Héros Sacrilege, etc.
Inversement les personnages qui désirent s’installer dans
le monde de la pure beauté alors qu’ils sont encore en vie
se voient justement condamner à perdre la réalité
profonde du monde mental. La mort spirituelle et émotive s’installe
en eux, les condamnant à vivre une vie errante et misérable,
ou à des réveils douloureux. Nous l’avons déjà
vu pour le potier des Contes de la Lune Vague. Souvenons-nous encore de
la dernière scène du Héros sacrilège. Le héros
aperçoit dans un pré sa mère entourée de danseuses
amusant le seigneur, chef de la caste aristocratique. La beauté
de cette scène porte sur ces personnages, leur condamnation. Ils
ne sont plus que des morts en sursis, que des pures apparences. Ou encore
le tout dernier plan de la Rue de la Honte. La très jeune fille
envoyée comme servante dans la maison close est transformée,
par la tenancière, en prostituée. On la farde donc. On masque
sa beauté naturelle et simple sous celle des apparences. C’est
sa propre mort morale, affective, spirituelle qu’elle appelle en
faisant signe à l’horrible réalité qui l’environne.
Dans le combat sans fin que le personnage mizoguchien doit livrer au monde
objectif pour imposer sa personnalité, c’est-à-dire
son rêve, il n’y a de place que pour l’affrontement
sans trêve. C’est finalement contre la beauté même
que le héros doit se révolter car elle est le piège
fatal. Alors la réalité extérieure attaquée
de front Iivre son misérable secret : elle n’est que pure
apparence qui recule épouvantée face à la force de
l’esprit de vérité. Les palanquins sacrés,
porteurs de miroirs dignes de ne fasciner que des alouettes, s’enfuient
et s’évanouissent sous la flèche lancée par
le Héros Sacrilège.
Le conflit apparence-réalité nous le retrouvons, spectateur,
en nous-même. Chaque plan de Mizoguchi - puisque nous sommes au
cinéma - est la seule réalité qui importe pour nous
pendant la durée du spectacle. Il éveille en conséquence
en notre conscience sensible, et ce dès son apparition sur l’écran,
un sentiment de crainte, de tendresse, d’effroi, d’amour,
etc. C’est ce sentiment que le plan, par sa durée fait évoluer
en nous. Par contre-coup cette évolution intérieure agira
sur la réalité du plan pour le forcer à évoluer
lui-même selon le mouvement secret de nos désirs et de nos
craintes. Par exemple, dans le Héros Sacrilège, le héros
annonce ses fiançailles avec l’élue de son cœur.
Aussitôt nous assistons à une fête populaire, sorte
de procession de danseurs. Mais cet état de joie que cette vue
provoque en nous est troublé par la menace que nous sentons peser
obscurément sur ce bonheur étant donné que nous connaissons
les dangers qui planent sur le héros. Aussitôt l’ordonnance
de la fête est troublée par l’intervention des moines
soldats qui provoquent une bagarre et sèment le tumulte.
C’est pourquoi un film de Mizoguchi n’est qu’une succession
de moments purement affectifs qui se transforment selon les impressions
que la vue du spectacle éveille en nous. Et c’est ce qui
explique pourquoi une oeuvre de cet auteur est si touchante et prenante
à une première vision mais si difficilement analysable.
Nous sommes pris au piège de l’apparence de la réalité
du spectacle, c’est-à-dire au monde de l’affectivité,
qui est à la fois celui de l’illusion et de la réalité
profonde selon l’emploi que nous en faisons. Pour saisir la vérité
de cette réalité du spectacle il est nécessaire de
nous détacher de sa beauté formelle, d’examiner l’intensité
de nos impressions et les confronter à la réalité
objective de la mise en scène. Nous pénétrons ainsi
par le monde de la pure sensibilité dans l’univers de la
pure intelligence. Alors nous atteignons à la connaissance totale
qui est le but recherché par Mizoguchi, qui est la fin du cinéma,
la raison même de l’homme face à l’univers. |